Qui a écrit « Le Prince » ?

La réponse

Nicolas Machiavel a écrit Le Prince en 1513, durant son exil forcé près de Florence.

1513Année de rédaction
1532Première impression
26Chapitres

Nicolas Machiavel a écrit Le Prince en 1513, durant son exil forcé à Sant’Andrea in Percussina, près de Florence. Le traité circule d’abord en manuscrit sous le titre latin De Principatibus. Il n’est imprimé qu’en 1532, cinq ans après la mort de son auteur.

Diplomate déchu, Machiavel n’a rien du philosophe de cabinet. Il a dirigé quatorze ans la chancellerie de Florence avant que le retour des Médicis, en 1512, ne le jette en prison puis en exil. C’est ce revers brutal qui produit le texte fondateur de la pensée politique moderne.

La confusion la plus répandue attribue à Machiavel la phrase « la fin justifie les moyens ». Elle ne figure nulle part dans l’ouvrage. Ce raccourci postérieur résume mal une pensée bien plus précise sur la conquête et la conservation du pouvoir.

Ce fait et des centaines d’autres à retenir durablement sur l’app Kultra.

Nicolas Machiavel, un diplomate avant d’être un auteur

Fiche d’identité

Nom completNiccolò di Bernardo dei Machiavelli
Naissance3 mai 1469, Florence
Mort21 juin 1527, Florence
FonctionSecrétaire de la 2ᵉ Chancellerie
En poste1498 à 1512, soit 14 ans
Portrait de Nicolas Machiavel en habit sombre peint par Santi di Tito, conservé au Palazzo Vecchio de Florence
Portrait posthume par Santi di Tito, Palazzo Vecchio. Source : Wikimedia Commons, domaine public.

Niccolò di Bernardo dei Machiavelli naît le 3 mai 1469 à Florence, dans une famille de petite noblesse sans fortune. Il reçoit une éducation humaniste centrée sur les auteurs latins, Tite-Live en tête. Rien ne le destine à la théorie politique : c’est la pratique du pouvoir qui va le former.

Quatorze ans au cœur de la République florentine

En 1498, à 29 ans, Machiavel devient secrétaire de la Seconde Chancellerie de Florence. Il y reste jusqu’en 1512. Sa fonction le mène en mission auprès des plus grands acteurs de son temps : le roi de France Louis XII, l’empereur Maximilien, le pape Jules II et César Borgia. Il observe de près comment le pouvoir se prend, se tient et se perd.

Ces missions diplomatiques nourrissent chaque page du Prince. Machiavel ne théorise pas depuis une bibliothèque : il transpose quinze ans d’observation directe des cours italiennes et européennes.

La chute de 1512 et la torture

En 1512, la République florentine s’effondre face aux troupes espagnoles. Les Médicis, chassés en 1494, reviennent au pouvoir. Machiavel perd sa charge. En février 1513, il est accusé d’avoir participé à une conjuration contre le nouveau régime. Il est emprisonné et soumis à l’estrapade, une torture qui consiste à hisser le supplicié par les poignets liés dans le dos.

Libéré en mars 1513 à la faveur d’une amnistie liée à l’élection du pape Léon X, un Médicis, il se retire dans sa petite propriété de campagne. C’est là, dans l’inaction forcée, que naît son œuvre majeure.

Où et quand Le Prince a-t-il été écrit ?

Entre juillet et décembre 1513, dans une métairie d’exil au sud de Florence.

≈ 15 km Au sud de Florence
La maison de campagne dite l'Albergaccio à Sant'Andrea in Percussina, lieu d'exil de Machiavel en Toscane
L’Albergaccio, à Sant’Andrea in Percussina, où Machiavel rédigea Le Prince. Source : Wikimedia Commons.

Le repère qui date le texte

La lettre du 10 décembre 1513 à Francesco Vettori prouve que l’ouvrage était largement achevé fin 1513. Machiavel y annonce avoir composé « un opuscule, De Principatibus ». La dédicace, elle, sera ajoutée plus tard, entre 1515 et 1516.

Machiavel rédige Le Prince entre juillet et décembre 1513, dans sa métairie de Sant’Andrea in Percussina, hameau proche de San Casciano à une quinzaine de kilomètres au sud de Florence. La maison, qu’il surnomme l’« Albergaccio », existe toujours.

La lettre du 10 décembre 1513

La date de rédaction est connue avec précision grâce à une lettre de Machiavel à son ami Francesco Vettori, datée du 10 décembre 1513. Il y décrit ses journées d’exil : le matin aux champs et à la taverne, le soir plongé dans les auteurs antiques. Il annonce avoir composé « un opuscule, De Principatibus », où il examine ce qu’est la souveraineté, comment on l’acquiert et comment on la perd.

Cette lettre est le document le plus fiable sur la genèse du texte. Elle prouve que l’ouvrage était largement achevé fin 1513, même si la dédicace sera ajoutée plus tard, entre 1515 et 1516.

Un titre latin devenu français

Le titre original n’était pas Le Prince mais De Principatibus, « Des principautés » en latin. Cette formulation savante inscrivait l’ouvrage dans la tradition des traités politiques universitaires. Le titre italien Il Principe, puis sa traduction française, se sont imposés ensuite. Le glissement du pluriel latin « des principautés » au singulier « le prince » a resserré l’ouvrage autour de la figure du gouvernant.

Pourquoi Machiavel a-t-il écrit Le Prince ?

Un calcul en trois temps

01

Une candidature déguisée

Machiavel dédie le traité aux Médicis pour prouver sa valeur d’analyste et retrouver une charge.

02

Le dédicataire ignore l’offre

Laurent II, plus porté sur la chasse, ne lit probablement jamais l’ouvrage qui lui est dédié.

03

L’échec est complet

Machiavel ne retrouve qu’en 1526 une mission mineure. Le succès viendra après sa mort.

Un livre écrit pour ouvrir une porte de son vivant, devenu un classique une fois son auteur disparu.

L’ouvrage poursuit un but concret et personnel : reconquérir une place dans le gouvernement florentin. Machiavel dédie son traité aux Médicis pour prouver sa valeur d’analyste politique et retrouver une charge.

Une candidature déguisée en traité

La dédicace, ajoutée vers 1515-1516, s’adresse à Laurent II de Médicis, petit-fils de Laurent le Magnifique. Machiavel y offre son expérience comme un cadeau, espérant convaincre le jeune seigneur de l’employer. Le calcul est transparent : celui qui sait décrire les mécanismes du pouvoir mérite d’y participer.

Un échec personnel complet

La manœuvre échoue totalement. Rien n’indique que Laurent II ait seulement lu l’ouvrage : plus porté sur la chasse et les fêtes que sur la stratégie, il meurt en 1519 sans avoir réintégré Machiavel. L’auteur ne retrouvera qu’en 1526, un an avant sa mort, une mission officielle mineure. Le Prince, écrit pour ouvrir une porte de son vivant, ne connaîtra le succès qu’à titre posthume.

Que contient Le Prince ?

Structure de l’ouvrage

26 chapitres courts, en italien, répartis en quatre mouvements.

Ch. I à XI
Les principautés : types de régimes et modes de conquête
Ch. XII à XIV
Les armées : conscription nationale contre mercenaires
Ch. XV à XXIII
Le prince : sa conduite personnelle, cœur controversé
Ch. XXIV à XXVI
Fortune et appel : libérer l’Italie des puissances étrangères

L’ouvrage compte 26 chapitres courts, écrits en italien dans une langue directe et sans ornement. Sa structure suit une progression rigoureuse, du général au particulier.

Le plan en quatre mouvements

Les onze premiers chapitres classent les principautés et examinent comment les gouverner et les conserver. Les chapitres XII à XIV traitent des questions militaires : Machiavel y défend une armée nationale de citoyens contre les mercenaires, qu’il juge peu fiables. Les chapitres XV à XXIII forment le cœur controversé de l’ouvrage, consacré à la conduite personnelle du prince. Les trois derniers chapitres élargissent la réflexion à la fortune et lancent un appel à libérer l’Italie des puissances étrangères.

Fortune et virtù, les deux concepts clés

Deux notions structurent toute la pensée du Prince. La fortuna désigne le hasard, l’imprévu, ce que le prince ne maîtrise pas. La virtù n’a rien de la vertu morale : c’est l’énergie, l’habileté et la capacité de décision qui permettent de dompter la fortune. Le bon prince est celui qui sait saisir l’« occasione », le moment favorable, et l’exploiter avec sang-froid.

La rupture avec mille ans de « miroirs des princes »

Avant Machiavel

« Comment gouverner avec justice ? »

Le genre du speculum principis enseigne au souverain la vertu chrétienne. Il décrit un prince idéal, tel qu’il devrait être.

Tradition médiévale, plus de mille ans

À partir de 1513

« Comment prendre et conserver le pouvoir ? »

Machiavel décrit la « vérité effective » : les hommes tels qu’ils agissent. La conservation de l’État prime sur la morale.

Bascule vers la modernité politique

Avant Machiavel, les traités politiques relevaient du genre médiéval du speculum principis, le « miroir du prince ». Ces manuels enseignaient au souverain à gouverner selon la vertu chrétienne et la justice. Ils dessinaient un prince idéal, tel qu’il devrait être.

Décrire les hommes tels qu’ils sont

Machiavel renverse cette tradition dès le chapitre XV. Il annonce vouloir décrire non le prince idéal, mais la « vérité effective » de la politique, les hommes tels qu’ils agissent réellement et non tels qu’on voudrait qu’ils soient. La question n’est plus « comment gouverner avec justice » mais « comment prendre le pouvoir et le conserver ».

La séparation de la morale et de la politique

Cette rupture fait basculer la pensée occidentale dans la modernité. Machiavel dissocie l’action politique de la morale religieuse : la conservation de l’État peut exiger des actes que la vertu chrétienne condamne. Le prince doit savoir « ne pas être bon » quand la nécessité l’impose. C’est cette dissociation, plus qu’aucune formule choc, qui a rendu le nom de son auteur sulfureux pour des siècles.

Une publication posthume et une censure durable

Page de titre de l'édition originale d'Il Principe imprimée à Rome par Antonio Blado en 1532
Page de titre de l’édition princeps, Rome, Blado, 1532. Source : Wikimedia Commons, domaine public.

Du manuscrit à l’Index

1513
Rédaction en exil, le texte circule en manuscrit
1527
Mort de Machiavel, sans avoir vu son livre imprimé
1532
Édition princeps à Rome, sur privilège du pape Clément VII
1559
Mise à l’Index des livres interdits sous Paul IV

Machiavel meurt le 21 juin 1527 à Florence, d’une péritonite, sans avoir vu son ouvrage imprimé. Le manuscrit ne circulait alors que dans un cercle restreint de lecteurs.

L’édition princeps de 1532

En août 1531, quatre ans après la mort de l’auteur, le pape Clément VII, lui-même un Médicis, octroie un privilège éditorial à l’imprimeur Antonio Blado. L’édition originale du Prince paraît à Rome en 1532. Fait remarquable, c’est un pape qui autorise la première impression d’un livre que l’Église condamnera moins de trente ans plus tard.

La mise à l’Index en 1559

Le 30 décembre 1559, l’Église catholique inscrit l’ensemble des œuvres de Machiavel à l’Index des livres interdits établi sous Paul IV. Le Concile de Trente confirme la condamnation en 1564. L’interdiction n’empêche rien : l’ouvrage circule clandestinement dans toute l’Europe et connaît une quinzaine d’éditions dans les vingt années qui suivent sa parution.

Machiavélique : un adjectif qui trahit l’auteur

Deux lectures opposées

Détracteurs

Gentillet, 1576. L’Anti-Machiavel forge l’image du cynique manipulateur, en pleines guerres de religion.

Rousseau

« Le livre des républicains ». Machiavel feindrait de conseiller les tyrans pour dévoiler leurs ruses au peuple.

Portrait présumé de César Borgia par Altobello Melone, modèle du prince nouveau chez Machiavel
Portrait présumé de César Borgia, modèle du « prince nouveau », par Altobello Melone. Source : Wikimedia Commons.

Peu d’auteurs ont donné naissance à un adjectif aussi chargé. « Machiavélique » évoque la ruse froide, la manipulation, le cynisme calculé. Or ce sens doit tout aux détracteurs de Machiavel, pas à sa pensée réelle.

Une forge polémique du XVIe siècle

L’adjectif se répand à partir des attaques contre l’ouvrage, notamment l’Anti-Machiavel du huguenot Innocent Gentillet, publié en 1576. Dans le contexte des guerres de religion françaises et après la Saint-Barthélemy de 1572, Machiavel devient le bouc émissaire commode d’une politique jugée sans foi. La caricature s’impose et survit à toutes les nuances.

La lecture républicaine de Rousseau

À rebours de cette caricature, Jean-Jacques Rousseau voyait dans Le Prince « le livre des républicains ». Selon lui, Machiavel feignait de conseiller les tyrans pour mieux dévoiler leurs ruses au peuple. Cette interprétation s’appuie sur le reste de l’œuvre, en particulier les Discours sur la première décade de Tite-Live, ouvertement favorables à la république. Le débat sur les intentions réelles de Machiavel n’est toujours pas tranché.

Astuce de mémorisation

Astuce de mémorisation

Machiavel, l’homme qui mâche à vélo.

L’image : un haut fonctionnaire banni de Florence pédale jusqu’à sa maison d’exil et mâche sa rancœur contre les Médicis qui l’ont chassé et torturé. De cette rumination naît Le Prince. Le geste de mâcher en pédalant fixe à la fois le nom de l’auteur et le contexte d’exil qui a produit l’œuvre.

Fait notable

3siècles après

Napoléon Bonaparte lisait Le Prince le crayon à la main. Une édition française présentée comme annotée par l’empereur a circulé au XIXe siècle, reprise plus tard par l’éditeur Jean de Bonnot avec ces commentaires attribués à Napoléon. Machiavel comptait ainsi parmi les lectures de chevet du stratège le plus redouté de son époque, trois siècles après la mort de l’auteur.

Questions fréquentes sur Le Prince de Machiavel

Pourquoi Le Prince a-t-il été publié après la mort de Machiavel ?

Machiavel meurt en juin 1527 sans avoir vu son ouvrage imprimé. Le manuscrit ne circulait que dans un cercle restreint d’amis et de lecteurs influents. La première édition paraît à Rome en 1532, chez Antonio Blado, sur privilège accordé en 1531 par le pape Clément VII, issu de la famille des Médicis. L’impression a donc attendu quatre ans après le décès de l’auteur.

Le titre original était-il vraiment Le Prince ?

Non. Machiavel avait intitulé son texte De Principatibus, « Des principautés » en latin. Cette formulation savante l’inscrivait dans la tradition des traités universitaires. Le titre italien Il Principe, puis sa traduction française Le Prince, se sont imposés au fil des éditions. Le passage du pluriel latin au singulier a concentré l’ouvrage sur la figure du gouvernant.

La phrase « la fin justifie les moyens » est-elle de Machiavel ?

Non, cette formule ne figure nulle part dans Le Prince. Il s’agit d’un résumé postérieur devenu proverbe. Une phrase authentique du chapitre XVII cerne mieux sa pensée : il vaut mieux pour un prince être craint qu’aimé, s’il ne peut être les deux à la fois. La nuance compte, car Machiavel raisonne en termes d’efficacité, pas d’immoralité pour elle-même.

L’adjectif machiavélique reflète-t-il sa pensée ?

Pas fidèlement. Le mot est forgé par les adversaires de l’ouvrage au XVIe siècle, notamment le huguenot Innocent Gentillet dans son Anti-Machiavel de 1576, en plein contexte des guerres de religion. Machiavel décrivait les mécanismes du pouvoir sans nécessairement les approuver. Rousseau voyait même dans le livre un manuel destiné à démasquer les tyrans auprès du peuple.

Quels autres ouvrages Machiavel a-t-il écrits ?

Machiavel a rédigé les Discours sur la première décade de Tite-Live, traité républicain plus long que Le Prince. Il a aussi composé L’Art de la guerre, une Histoire de Florence commandée par le pape Clément VII, et la comédie La Mandragore, tenue pour un chef-d’œuvre du théâtre italien de la Renaissance. Son œuvre déborde largement le seul traité qui l’a rendu célèbre.

Qui était Laurent II de Médicis, le dédicataire ?

Laurent II de Médicis (1492-1519) était le petit-fils de Laurent le Magnifique. Devenu duc d’Urbino en 1516 grâce à son oncle le pape Léon X, il préférait la chasse et les plaisirs de cour à la stratégie. Il n’a probablement jamais lu l’ouvrage qui lui était dédié. Il fut le père de Catherine de Médicis, future reine de France.

Pourquoi Machiavel cite-t-il autant César Borgia ?

Machiavel avait rencontré César Borgia en 1502 lors d’une mission diplomatique en Romagne. Il fut frappé par son audace et sa cruauté calculée pour imposer un ordre. Borgia devient dans le traité l’archétype du « prince nouveau », qui fonde son pouvoir par la virtù et l’usage froid de la force. Sa chute brutale, après la mort du pape Alexandre VI son père, illustre pour Machiavel les limites de la fortune.

Combien de chapitres compte Le Prince ?

L’ouvrage compte 26 chapitres courts. Les onze premiers classent les types de principautés et leurs modes de conquête. Les chapitres XII à XIV traitent des armées. Les chapitres XV à XXIII, les plus commentés, abordent la conduite personnelle du prince. Les trois derniers portent sur la fortune et lancent un appel à libérer l’Italie des occupations étrangères.

Un traité qui a survécu à ses juges

19 ans

entre la rédaction en 1513 et l’impression en 1532

1559

mise à l’Index, sans jamais faire disparaître le texte

5 siècles

de lecture continue, des cours royales aux écoles de sciences politiques

Écrit pour rentrer en grâce, condamné par l’Église, caricaturé par ses adversaires : Le Prince a résisté à tout. Machiavel voulait une charge, il a fondé une discipline. Retenir qui l’a écrit, quand et pourquoi, c’est tenir le fil de toute la pensée politique moderne.

Réviser les classiques, 15 min/jour
AC

Alan Chevereau, consultant SEO. Fiche vérifiée par recoupement de sources encyclopédiques et académiques, des données de rédaction et de publication jusqu’au contexte de censure et de réception de l’ouvrage.