Antonio Vivaldi a composé Les Quatre Saisons, publiées en 1725 à Amsterdam dans son recueil opus 8, Il cimento dell’armonia e dell’inventione. L’œuvre rassemble quatre concertos pour violon, un par saison, chacun accompagné d’un sonnet qui guide l’auditeur vers ce que la musique représente.
1725
Année de publication
4
Concertos pour violon
200
Années d’oubli
Vivaldi rédige l’essentiel de ces quatre concertos autour de 1720, dans les années qui suivent son passage à la cour de Mantoue. La partition originale porte des lettres majuscules qui renvoient précisément aux vers du sonnet correspondant, un procédé rare pour l’époque, qui fait des Saisons l’un des premiers exemples aboutis de musique à programme en Occident.
Ce fait et des centaines d’autres à retenir durablement sur l’app Kultra.
Vivaldi, le prêtre roux devenu maître du violon vénitien
Repère biographique
Deux vies en une : prêtre et virtuose
1678
Naissance à Venise, le 4 mars
1703
Ordination puis entrée à l’Ospedale della Pietà
Vivaldi cesse de célébrer la messe peu après son ordination, probablement à cause d’une forme d’asthme chronique. Sa chevelure rousse lui vaut le surnom d’il Prete Rosso, le Prêtre roux.
Le lieu
La même année 1703, Vivaldi devient maître de violon à l’Ospedale della Pietà, institution caritative vénitienne qui recueille des orphelines et leur enseigne la musique. Il y compose l’essentiel de son œuvre pendant près de quarante ans, dirigeant un orchestre entièrement féminin réputé dans toute l’Europe.
Un orchestre entièrement féminin, unique en Europe
L’Ospedale della Pietà accueille des orphelines et des filles abandonnées, éduquées aux frais de l’État vénitien. Les meilleures musiciennes, appelées les figlie di coro, ne peuvent exercer leur art hors de l’institution : leur talent reste circonscrit à la Pietà, mais leur réputation traverse l’Europe. L’établissement compte environ un millier de pensionnaires en 1738, et son orchestre, entièrement composé de femmes, jouit d’un prestige rare pour l’époque, un fait que peu de visiteurs étrangers de passage à Venise omettent de mentionner dans leurs récits de voyage.
Une carrière écrite à la vitesse de la copie
Vivaldi se vantait de composer un concerto plus vite que son copiste ne pouvait le transcrire. Sur l’ensemble de sa carrière, il a laissé plus de 500 concertos, dont environ 230 pour violon seul, ainsi que 46 opéras conservés en totalité ou en partie et de nombreuses œuvres sacrées, dont le célèbre Gloria RV 589.
Mantoue, le terreau des Quatre Saisons
De mars 1718 au printemps 1720, Vivaldi occupe pendant deux ans le poste de maître de chapelle à la cour du prince Philippe de Hesse-Darmstadt, gouverneur autrichien de Mantoue. Les musicologues situent la rédaction des Quatre Saisons dans cette période ou dans les années qui suivent immédiatement son retour à Venise, sans manuscrit autographe pour trancher précisément. Contrairement à une idée reçue tenace, Vivaldi ne puise pas son inspiration dans la campagne vénitienne mais compose une œuvre de cour, destinée à un public aristocratique européen.
Anna Maria della Pietà, la violoniste qui inspire son écriture
Vivaldi ne dirige pas un orchestre anonyme. Parmi les pensionnaires de la Pietà, il repère très tôt le talent d’Anna Maria della Pietà, violoniste et mandoliniste dont le jeu impressionne les voyageurs européens de passage à Venise. Il lui dédie plusieurs concertos écrits sur mesure, dont un concerto pour violon en ré mineur et un concerto pour mandoline en do majeur, et elle accède par la suite à des responsabilités de direction au sein de l’orchestre. Cette relation entre compositeur et interprète, documentée par les archives de l’institution, éclaire la virtuosité technique exigée par les parties solistes des Quatre Saisons : Vivaldi écrit pour des musiciennes d’un niveau exceptionnel, pas pour un amateur de cour.
Un recueil de douze concertos publié à Amsterdam
Chronologie de l’édition
De la cour de Mantoue au libraire d’Amsterdam
1718-20
Vivaldi maître de chapelle à Mantoue
v.1720
Rédaction probable des quatre concertos
1725
Impression chez Michel Le Cène, opus 8
Dédicace au comte bohémien Wenzel von Morzin, qui connaissait déjà l’œuvre en version manuscrite.
Les Quatre Saisons ne sortent pas seules. Elles forment les quatre premiers concertos d’un recueil de douze, l’opus 8, intitulé Il cimento dell’armonia e dell’inventione, littéralement « la confrontation de l’harmonie et de l’invention ». L’éditeur amstellodamois Michel-Charles Le Cène, gendre du pionnier Estienne Roger, publie l’ensemble en 1725.
Page de titre de l’édition originale. Photo : Wikimedia Commons, domaine public.
Pourquoi pas Venise
Au début du XVIIIe siècle, Amsterdam concentre les meilleurs éditeurs de musique gravée d’Europe. La technique de gravure sur cuivre développée par Estienne Roger, puis reprise par Le Cène, offre une qualité et une diffusion continentale qu’aucun imprimeur vénitien ne peut alors égaler. Publier à Amsterdam garantit à Vivaldi une circulation en France, en Angleterre et dans les pays germaniques.
La structure en trois mouvements
Chaque concerto suit le schéma vif, lent, vif propre au concerto de soliste que Vivaldi contribue à populariser, en rupture avec le concerto grosso baroque pour ensemble. L’effectif reste restreint, un violon soliste face à un orchestre à cordes (premiers et seconds violons, altos, violoncelles) et une basse continue au clavecin.
Les sonnets, une musique qui raconte une histoire
Ce que racontent les quatre sonnets
Printemps
Chant des oiseaux, orage, puis retour du concert des oiseaux
Été
Chaleur accablante, bergers assommés, grêle sur les moissons
Automne
Vendanges célébrées, chasse au son du cor
Hiver
Dents qui claquent sous le givre, course prudente sur la glace
Sur la partition originale, des lettres majuscules placées en début de vers renvoient exactement au passage musical correspondant, avec des annotations explicites comme « le chien aboie » ou « le coucou ».
Chaque concerto est précédé d’un sonnet descriptif de quatorze vers, probablement écrit par Vivaldi lui-même puisque aucun autre auteur ne lui est attribué avec certitude. Le compositeur va plus loin que l’illustration vague : il synchronise vers et mesures avec une rigueur rare pour l’époque.
Dans la préface de l’opus 8, Vivaldi justifie lui-même cette démarche : il présente ces concertos comme plus substantiels que ses œuvres précédentes parce qu’accompagnés de sonnets qui déclarent clairement tout ce qui y est représenté. Ce principe, une correspondance vers par vers entre texte et musique, préfigure des techniques que le romantisme développera un siècle plus tard.
Deux siècles d’oubli avant la redécouverte de Turin
De l’oubli à la redécouverte
1741
Mort de Vivaldi, ruiné
1913
Thèse de Pincherle
1926
Gentili identifie le fonds
1930
Fonds complet à Turin
Selon la Biblioteca Nazionale Universitaria di Torino, la Raccolta Foà compte 87 manuscrits et 66 œuvres imprimées, la Raccolta Giordano 167 manuscrits et 145 œuvres imprimées. Vingt-sept volumes, presque intégralement autographes, contiennent la production de Vivaldi lui-même.
Vivaldi meurt à Vienne le 28 juillet 1741, ruiné et oublié, quelques mois seulement après avoir quitté Venise pour tenter d’y relancer sa carrière. Son frère Francesco cherche en vain à vendre la collection de manuscrits familiale. Pendant près de deux siècles, le nom de Vivaldi disparaît presque entièrement des programmes de concert : le XIXe siècle ne retient de lui que quelques transcriptions pour orgue réalisées par Bach.
Une partie considérable des manuscrits autographes de Vivaldi, achetée dans les années 1780 par le comte génois Giacomo Durazzo, finit par échouer dans un collège salésien de Borgo San Martino, dans le Piémont, où elle dort ignorée pendant plus d’un siècle.
Alberto Gentili et la mise au jour du fonds Foà-Giordano
En 1926, le directeur du collège de Borgo San Martino, engageant des travaux de rénovation, décide de vendre ces volumes. La Biblioteca Nazionale de Turin, sollicitée pour une expertise, confie l’évaluation à Alberto Gentili, professeur d’histoire de la musique à l’université de Turin. Gentili mesure immédiatement l’ampleur de la découverte, mais ni la bibliothèque ni la ville n’ont les moyens de racheter l’ensemble.
Gentili se tourne alors vers un ami agent de change, Roberto Foà, qui achète les volumes en 1927 en mémoire de son fils Mauro, mort en bas âge, avant d’en faire don à la bibliothèque. La collection reste toutefois incomplète : l’autre moitié du fonds, restée à Gênes chez les héritiers Durazzo, ne rejoint Turin qu’en 1930, financée cette fois par l’industriel textile Filippo Giordano, en hommage à son fils Renzo. Les deux ensembles, la Raccolta Mauro Foà et la Raccolta Renzo Giordano, forment depuis le fonds Foà-Giordano.
Le fonds ne contient toutefois pas de manuscrit autographe des Quatre Saisons elles-mêmes. Selon la Philharmonie de Paris, les partitions les plus anciennes connues sont les copies de Manchester, issues de la collection du cardinal Pietro Ottoboni et datées peut-être de 1726, soit après l’impression d’Amsterdam. Le fonds Foà-Giordano documente en revanche massivement le reste de la production de Vivaldi : concertos, opéras et musique sacrée en écriture autographe.
De la redécouverte savante aux premiers enregistrements
Le musicologue français Marc Pincherle avait ouvert la voie scientifique dès 1913 en consacrant sa thèse de doctorat à Vivaldi, mais c’est la mise au jour matérielle des manuscrits de Turin qui relance véritablement l’intérêt pour le compositeur. Pincherle publiera en 1948 la première biographie moderne de Vivaldi, longtemps restée l’ouvrage de référence. La résurrection des Quatre Saisons dans le grand répertoire s’achève dans les années 1950, portée par les premiers enregistrements de l’ensemble I Musici.
RV 269, le sigle qui piège presque tout le monde
Le Printemps porte aujourd’hui la référence RV 269. Contrairement à une confusion très répandue, le V de RV ne désigne pas Vivaldi mais Verzeichnis, le mot allemand pour catalogue. Le musicologue danois Peter Ryom conçoit ce système de classement en 1971, avant de le publier en 1973, pour ordonner les quelque 750 œuvres alors recensées. Avant Ryom, deux autres catalogues existaient déjà, celui de Marc Pincherle (1948) et celui d’Antonio Fanna, aujourd’hui abandonnés au profit du RV, devenu la référence internationale.
Une œuvre devenue l’un des tubes les plus joués au monde
Deux hommages contemporains
De Buenos Aires au minimalisme londonien
1965-70
Astor Piazzolla
Compose Les Quatre Saisons de Buenos Aires, écho tanguero direct à l’œuvre vénitienne.
2012
Max Richter
Recomposed by Max Richter ne conserve qu’environ un quart du matériau original.
Près d’un millier de versions différentes étaient déjà recensées dès 2010, tous arrangements confondus.
Le compositeur
Dans les années 1940 déjà, le violoniste américain Louis Kaufman, actif dans le cinéma hollywoodien, réalise l’un des tout premiers enregistrements marquants de l’œuvre, ce qui ouvre la voie à sa diffusion massive dans le cinéma et la publicité. L’Argentin Astor Piazzolla, photographié ici en 1971, est l’un des hommages les plus célèbres rendus à Vivaldi au XXe siècle.
Vivaldi se prononce vi-val-di, comme la cadence d’une valse à trois temps. Or Les Quatre Saisons sont structurées en trois mouvements chacune, vif, lent, vif. Trois temps dans le nom, trois mouvements par saison : l’image à retenir est celle d’un prêtre roux qui dirige sa partition au rythme de son propre patronyme.
Fait notable
Le compositeur Igor Stravinsky, peu tendre avec son prédécesseur, ironisera au XXe siècle en affirmant que Vivaldi n’avait pas écrit cinq cents concertos différents, mais « le même concerto cinq cents fois ». Le jugement, resté célèbre, contraste avec l’ampleur documentaire du fonds Foà-Giordano, qui révèle au contraire une variété d’écriture considérable, de l’opéra à la musique sacrée.
Questions fréquentes sur Les Quatre Saisons de Vivaldi
Quels instruments composent l’orchestre des Quatre Saisons ?
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L’effectif reste volontairement restreint : un violon soliste face à un orchestre à cordes composé de premiers et seconds violons, d’altos et de violoncelles, complété par un clavecin qui assure la basse continue. Cette formation typique du concerto baroque vénitien met en valeur la virtuosité du soliste sans alourdir la texture. Les interprétations actuelles ajoutent parfois un théorbe ou un orgue positif pour enrichir la continuo.
Pourquoi les Quatre Saisons ont-elles disparu pendant deux siècles ?
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Le goût musical change radicalement après la mort de Vivaldi en 1741 : le style galant puis classique relègue le concerto baroque vénitien au rang de musique démodée. Aucun biographe sérieux ne s’intéresse à Vivaldi avant le XXe siècle, et ses manuscrits se dispersent entre héritiers, collectionneurs privés et institutions religieuses sans qu’aucun catalogue d’ensemble n’existe. Il faut la mise au jour accidentelle du fonds de Borgo San Martino en 1926 pour relancer la recherche.
Qui était Wenzel von Morzin, le dédicataire de l’œuvre ?
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Wenzel von Morzin, comte bohémien mélomane né en 1676 et mort en 1737, employait Vivaldi à distance depuis les années 1710 et dirigeait son propre orchestre privé en Bohême, alors province de l’empire d’Autriche. La dédicace de l’opus 8 précise explicitement que Morzin connaissait déjà Les Quatre Saisons en version manuscrite avant leur publication imprimée, ce qui atteste d’une circulation antérieure à 1725.
Combien de manuscrits de Vivaldi le fonds de Turin contient-il ?
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La Raccolta Mauro Foà rassemble 87 manuscrits et 66 œuvres imprimées, la Raccolta Renzo Giordano 167 manuscrits et 145 œuvres imprimées. Sur cet ensemble, vingt-sept volumes sont presque entièrement autographes de la main de Vivaldi lui-même, couvrant concertos, opéras et musique sacrée. C’est ce fonds, réuni entre 1927 et 1930, qui a permis aux musicologues de reconstituer l’essentiel du catalogue vivaldien moderne.
Quelle est la place des Quatre Saisons dans l’œuvre totale de Vivaldi ?
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Les Quatre Saisons ne représentent qu’une fraction infime d’une production considérable : environ 500 concertos, 90 sonates, 46 opéras conservés en tout ou partie, et de nombreuses œuvres sacrées dont le Gloria RV 589. Le catalogue Ryom, référence académique actuelle, recense plus de 800 œuvres authentifiées. Longtemps, les Saisons ont fait figure d’arbre cachant une forêt bien plus vaste.
L’œuvre a-t-elle influencé des compositeurs plus tard ?
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Au-delà des hommages directs de Piazzolla et Richter, l’influence de Vivaldi passe surtout par Bach, qui transcrit plusieurs de ses concertos pour clavier durant sa propre vie, contribuant sans le savoir à préserver une trace de son écriture pendant les siècles d’oubli. La redécouverte du XXe siècle a par ailleurs directement nourri le mouvement de l’interprétation historiquement informée, qui cherche à restituer le son des instruments d’époque.
Que révèlent les sonnets sur la méthode de composition de Vivaldi ?
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Les sonnets ne fonctionnent pas comme un simple prétexte poétique : Vivaldi les traite comme une partition parallèle, avec des lettres capitales qui synchronisent précisément vers et mesures musicales. Cette rigueur, rare pour l’époque, distingue Les Quatre Saisons de la musique descriptive plus impressionniste pratiquée par d’autres compositeurs baroques et en fait une référence citée dans presque toutes les histoires de la musique à programme.