Cinq ans de bataille contre l’archevêché de Paris pour qu’une comédie sur l’hypocrisie religieuse atteigne enfin le Palais-Royal.
Le Tartuffe a été écrit par Molière, de son vrai nom Jean-Baptiste Poquelin. La pièce est créée le 12 mai 1664 à Versailles dans une version en trois actes, puis interdite cinq ans avant la version définitive en cinq actes du 5 février 1669 au Palais-Royal.
L’essentiel à savoir sur Molière et Le Tartuffe
Le Tartuffe ou l’Hypocrite est créé le 12 mai 1664 à Versailles, dans une version courte en trois actes. La représentation s’inscrit dans les fêtes des Plaisirs de l’île enchantée, premiers fastes du jeune Louis XIV qui réunit six cents invités du 7 au 13 mai. La pièce séduit immédiatement le roi, mais l’archevêque de Paris Hardouin de Péréfixe obtient son interdiction publique dès le lendemain. Molière vient de signer le coup d’envoi d’une querelle qui durera cinq ans.
L’auteur n’a pas choisi son sujet par hasard. Jean-Baptiste Poquelin, comédien depuis 1643 et patron de la Troupe du Roi depuis 1665, vise nommément la Compagnie du Saint-Sacrement, société secrète dévote qui exerce une influence considérable sur la cour. Le personnage de Tartuffe, dévot menteur qui s’introduit dans la famille bourgeoise d’Orgon pour la dépouiller, n’est pas une caricature gratuite. C’est une attaque ciblée, ce que tout le monde comprend dès la première représentation.
L’hypocrisie est dans l’État un vice bien plus dangereux que tous les autres.
Cette préface, rédigée pour la première édition imprimée du 23 mars 1669, condense la défense politique de Molière. L’auteur y argumente que le théâtre a vocation morale, que dénoncer l’hypocrisie sert l’État, que ridiculiser un faux dévot ne ridiculise pas la vraie dévotion. Le texte fait écho aux trois placets, ces requêtes officielles présentées au roi en 1664, 1667 et 1669, qui constituent les seuls écrits non théâtraux d’envergure jamais publiés par Molière. La querelle du Tartuffe a donc forcé le dramaturge à se faire essayiste.
Cinq ans de bataille pour une autorisation
La levée de l’interdiction n’est pas un caprice royal. Elle coïncide avec la Paix clémentine de 1669, accord entre Louis XIV et le pape Clément IX qui résout temporairement la crise janséniste. Tant que l’Église française se déchire, le roi évite tout sujet religieux explosif. Une fois la paix religieuse rétablie, il peut autoriser une pièce qui flatte sa volonté de tenir l’Église à distance du pouvoir politique. Le Tartuffe n’est libéré qu’au moment où il devient diplomatiquement utile.
Tartuffe contre Orgon, deux faces de la même crédulité
Tartuffe, l’imposteur
Orgon, la dupe
L’absence de Tartuffe pendant deux actes est un coup de génie dramaturgique. Molière fait parler les autres personnages du faux dévot avant de le montrer. Madame Pernelle, Dorine, Cléante, Damis échangent leurs jugements opposés. Le spectateur attend le personnage avec une impatience savamment construite. Quand Tartuffe entre enfin scène 2 de l’acte III avec son célèbre « Laurent, serrez ma haire avec ma discipline », l’effet comique repose sur tout ce qui a précédé. La technique sera étudiée pendant des siècles par les dramaturges.
Le Tartuffe, premier livre auto-édité de l’histoire
Quand Molière publie enfin Le Tartuffe le 23 mars 1669, il choisit une voie inhabituelle : il finance lui-même l’impression. La page de titre porte la mention « Imprimé aux despens de l’autheur ». Le dramaturge négocie ensuite avec son libraire Ribou la simple distribution des exemplaires depuis le Palais-Royal. C’est une opération éditoriale pionnière qui anticipe l’auto-édition moderne, motivée par la volonté de garder le contrôle commercial sur une œuvre attendue et déjà célèbre par sa censure.
Le calcul est payant. La première édition s’épuise en quelques semaines. Molière transmet alors son privilège à Ribou contre une somme conséquente. Une seconde édition autorisée paraît le 6 juin 1669, suivie d’une quinzaine de contrefaçons imprimées clandestinement en France et à l’étranger dans la même année. Aucune comédie du Grand Siècle n’a connu un tel succès commercial. Cette débauche de copies pirates est elle-même une preuve de l’intensité du désir public, frustré pendant cinq ans par les interdictions.
Le mot « tartuffe » devenu nom commun
L’efficacité satirique de Molière se mesure à un signe rare : Tartuffe est entré dans la langue. Le Trésor de la langue française définit « tartuffe » comme nom commun désignant un faux dévot, un hypocrite. L’adjectif « tartuffe » et le substantif « tartufferie » sont également attestés. Très peu de personnages littéraires ont eu cet honneur : Tartuffe rejoint Don Juan, Harpagon, Pantagruel et quelques autres dans le panthéon onomastique français. La pièce a marqué la langue plus durablement que la jurisprudence.
Au théâtre, le rôle reste l’un des plus disputés du répertoire. Louis Jouvet en 1950, Robert Hirsch en 1968, Gérard Depardieu en 1984, Daniel Auteuil en 1998 et plus récemment Denis Podalydès à la Comédie-Française ont incarné le personnage. La pièce est jouée plus de 3 800 fois à la Comédie-Française, ce qui en fait l’œuvre la plus représentée du répertoire de la maison fondée en 1680. La tradition théâtrale française tient à ce texte comme à un étalon.
Le Tartuffe a été écrit par Molière
Comédie créée à Versailles en 1664, autorisée publiquement en 1669 après cinq ans de bataille.
Astuce de mémorisation
Penser à TARTE + TUFFE : Tartuffe vient du mot italien tartufo qui signifie truffe, ce champignon précieux qui se cache sous terre. L’imposteur est exactement ça, une truffe sociale : caché derrière la dévotion, il vole sous la surface. Et 1664 = 1664, première représentation à Versailles ; 69 = libération en 1669, Molière a triomphé après cinq ans de combat.
Ce fait et des centaines d’autres à retenir durablement sur l’app Kultra.
Pour la version finale de 1669, les comédiens de la troupe de Molière ont voté un privilège exceptionnel : le dramaturge percevrait à vie une double part sur toutes les recettes du Tartuffe. Aucun autre auteur du Grand Siècle n’a obtenu un tel arrangement. Molière n’en profitera que quatre ans, jusqu’à sa mort sur scène le 17 février 1673.
Questions fréquentes sur Molière et Le Tartuffe
Qui est vraiment Molière, l’auteur du Tartuffe ?
Jean-Baptiste Poquelin, né le 15 janvier 1622 à Paris dans une famille de tapissiers du roi, mort le 17 février 1673 à Paris. Il prend le nom de scène Molière en 1644 quand il fonde l’Illustre Théâtre. Il est à la fois auteur, comédien et chef de troupe, ce qui en fait un cas unique du Grand Siècle. Sa troupe devient la Troupe du Roi en 1665.
Pourquoi Le Tartuffe a-t-il été interdit pendant cinq ans ?
L’archevêque de Paris Hardouin de Péréfixe et la Compagnie du Saint-Sacrement ont fait pression sur Louis XIV pour interdire la pièce dès le 13 mai 1664. Ils estimaient qu’en pleine crise janséniste, une comédie sur l’hypocrisie religieuse menaçait l’autorité de l’Église. La levée de l’interdiction de 1669 coïncide avec la Paix clémentine.
Combien existe-t-il de versions du Tartuffe ?
Trois versions principales. La première de 1664 en trois actes, dont le texte est perdu. La deuxième de 1667 sous le titre L’Imposteur, en cinq actes, dont seul un synopsis subsiste. La troisième de 1669, version définitive en cinq actes et en vers, est celle que nous connaissons. Molière a remanié son texte à chaque interdiction.
Que sont les placets de Molière ?
Trois requêtes officielles présentées au roi pour défendre la pièce. Le premier placet date d’août 1664, le deuxième d’août 1667, le troisième de février 1669. Avec la préface de l’édition de 1669, ils constituent les seuls textes argumentatifs publiés par Molière. Ils témoignent de son habileté politique et de son talent de polémiste.
Pourquoi Tartuffe n’apparaît-il qu’à l’acte III ?
Choix dramaturgique majeur de Molière. Pendant les actes I et II, les autres personnages discutent de Tartuffe sans qu’il soit visible. Le spectateur l’attend, l’imagine, jugé par des points de vue contradictoires. Cette construction crée une tension qui éclate quand le faux dévot entre enfin scène 2 acte III. La technique a marqué l’histoire du théâtre.
Quel est le sujet exact du Tartuffe ?
Un imposteur dévot s’introduit dans la famille bourgeoise d’Orgon en feignant la piété. Il manipule le maître de maison, qui lui donne sa fortune et lui promet sa fille. Quand Tartuffe tente de séduire l’épouse Elmire, il est démasqué. Mais Orgon a déjà tout signé. La pièce se résout par une intervention royale providentielle.
Qui est l’archevêque qui a fait interdire Tartuffe ?
Hardouin de Péréfixe de Beaumont, archevêque de Paris de 1664 à 1671 et ancien précepteur de Louis XIV. Il craignait l’effet d’une telle pièce en pleine querelle janséniste, alors que Port-Royal était en pleine ébullition. Son influence sur le jeune roi explique l’interdiction immédiate du 13 mai 1664.
Tartuffe est-il un mot français ou italien ?
Le mot vient de l’italien tartufo, qui signifie truffe. Molière l’a peut-être emprunté à la commedia dell’arte ou à un personnage de fiction antérieur. Le nom est entré dans le dictionnaire français comme synonyme d’hypocrite ou faux dévot. C’est l’un des rares cas où un personnage littéraire est devenu nom commun.
Combien Molière a-t-il gagné avec Le Tartuffe ?
La première représentation publique du 5 février 1669 a rapporté 2 860 livres, record absolu pour une comédie de l’époque. Six recettes ont dépassé les 2 000 livres, seize les 1 000 livres. La moyenne des 44 représentations consécutives s’élevait à 1 337 livres, contre 940 pour L’École des femmes. Une réussite financière inédite.
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Sources
- InstitutionnelBibliothèque nationale de France, Le Tartuffe ou L’Imposteur, dossier critique par Claude Bourqui.
- AcadémiqueCairn, Histoire de la Justice, Molière et l’affaire Tartuffe 1664-1669, étude juridique de la querelle.
- AcadémiquePolitiques du Grand Siècle, Tartuffe retour aux origines, recherches sur la version perdue de 1664.
- MédiaFrance Pittoresque, 1er février 1669 autorisation royale, contexte historique.
- MédiaYvelines Infos, L’affaire du Tartuffe, présentation de la bataille éditoriale.
- WikipédiaLe Tartuffe ou l’Imposteur, article général, chronologie et personnages.